Le cerveau augmenté

Les avatars sémantiques

Nous avons, de l’antiquité à nos jours, appris à « externaliser hors de notre corps » la mémoire et la connaissance sur de multiples supports. Nous allons, dans les vingt années à venir, apprendre à « externaliser de l’intelligence », à augmenter notre cerveau grâce à l’intelligence artificielle. Ce sera le fait du développement des avatars sémantiques.

Ce jour-là, vous avez vécu l’histoire suivante. Vous étiez avec des amis, avec vos enfants, autour d’un diner et vous discutiez avec animation de sujets les plus divers. Venait une controverse, une hésitation sur un fait à préciser, un oubli de l’un d’eux, et vous avez vu l’un des convives se dépêcher d’ouvrir son portable afin de partir à la pêche sur la Toile, pour retrouver l’information manquante. Information dont d’ailleurs la fiabilité sera elle-même source de polémiques possibles.

Bienvenue dans le siècle de la mémoire et des savoirs externes, « hors du corps ». Seulement, voilà, nous n’en avons pas fini avec nos prothèses techniques. La prochaine étape sera l’externalisation cette fois de l’intelligence, ceci grâce à la capacité croissante des IA à interpréter des informations et des comportements. Un demi-siècle de progrès sur l’intelligence artificielle, l’informatique linguistique, les systèmes experts, le traitement automatique du langage naturel et les sciences cognitives, rebat complètement les cartes des révolutions techniques et sociales à venir. C’est là que nous trouvons notre avatar sémantique au croisement de trois grandes révolutions des sciences et des techniques :
• Les applications de l’IA à l’exploitation en temps réel des données et des connaissances accumulées dans les réseaux d’ordinateurs : on passe à la « connaissance à la demande ».
• Le développement des applications d’analyses prédictives automatique et des moteurs, non plus seulement de recherche, mais de propositions d’hypothèses.
• L’avènement d’une interface personnalisée, démocratisée, en mesure de mémoriser les manies et les comportements mais aussi de réagir aux émotions et aux attentes de l’utilisateur.

Avant d’en venir à notre avatar, rappelons d’abord quelques une des nos limites.

Face au déluge électronique l’homme est le maillon faible des réseaux d’informations
L’exploitation des contenus et leur valorisation ne concernera pas que les textes numérisés, mais des millions de produits multimédia qui circulent sur la Toile. Selon McKinsey, en 2011, chaque terrien disposait d’un patrimoine numérisé équivalent à 17 milliards d’iPhones ! Imaginez un instant ce qu’il en sera d’ici à la fin de l’actuelle décennie… Cette surabondance d’’information entraîne un risque de déficit de l’attention. Ces contenus qui représentent un fabuleux capital immatériel sont dilués : le risque est permanent de passer à côté de quelque chose d’important sans le voir. Le problème n’est pas de détenir des informations stratégiques ; c’est de savoir qu’elles sont stratégiques. Puis de savoir les utiliser avant et mieux que les autres.
Pour l’entreprise, l’objectif stratégique est de comprendre avant tout le monde. Savoir quels brevets dépose un compétiteur peut éviter des investissements d’études inopportuns ou redondants. Ne pas acheter un brevet obsolète, noter une percée technologique qui modifie des méthodes de production, surveiller les recherches des concurrents… Connaitre l’état d’esprit d’un groupe social donné ou l’évolution d’un marché spécifique représente des opportunités importantes en matière de veille stratégique. Explorer, identifier et tirer le meilleur parti de cette masse d’informations ne peuvent s’envisager qu’avec les outils spéciaux de la recherche sémantique. L’objet est de donner la capacité aux moteurs de recherche d’évaluer des relations entre des faits, des évènements ou des données afin de les agréger et les fournir à un internaute, sur demande, en leur donnant du sens.

Dans cette perspective, le web sémantique est l’outil de renseignement et de veille intelligente idéal. Il offre l’accès à des relations insoupçonnées, des corrélations inattendues entre des faits, des chiffres et des évènements. L’exploitation de millions de pages des réseaux sociaux alimentera des dispositifs de renseignements avancés. Corrélées, ces milliards de données sur lesquelles ont peut « zoommer » ou « dézoommer » à volonté préviendront les États, les entreprises, les chercheurs, d’évènements en cours de formation. L’objectif du web sémantique est de « faire parler les données », d’extraire du sens de la gigantesque masse d’informations disponibles et accessibles par les réseaux. Au point que certains chercheurs s’interrogent de savoir si Google sera à l’origine du premier cerveau cybernétique de notre histoire contemporaine. La presse spécialisée ne cesse désormais de nous présenter les multiples applications de « notre Einstein informatique ».
Notre web sémantique en cours de développement sera accessible à partir d’un simple portable. Dans quelques années, l’internaute aura à sa disposition des IA, cerveaux artificiels qui, en accédant aux données disponibles, pourront traiter et proposer à l’utilisateur des hypothèses dans de multiples domaines d’activités.

La démocratisation des avatars sémantiques

L’avatar sémantique est un objet logiciel, sorte de doublure numérique d’une personne, un être virtuel, doté d’Intelligence Artificielle capable d’assurer la surveillance de certains sujets ou problèmes, de lier des évènements entre eux mais aussi d’assurer « la représentation » de son propriétaire en son absence pour résoudre certains problèmes qui lui auront été délégués. Même si leur accès sera sans doute réservé longtemps à des utilisateurs capables de se payer de tels équipements, les applications des IA vont se diffuser et bouleverser nos sociétés.

Dans les vingt ans à venir, nous allons vivre une démocratisation progressive de l’accès à des outils dotés d’IA afin de faciliter l’exploitation des connaissances à la demande, mais aussi des propositions ou des suggestions pour résoudre les problèmes de la vie courante. Ces avatars sémantiques vont se sophistiquer au point qu’un jour ou l’autre, ils pourront tenir compte des émotions et du tempérament de leur utilisateur. Pilotés à la voix, ils pourront décoder et réagir aux émotions des locuteurs (Voir le projet Affective Avatar piloté par Laurence Devillers de l’IMSI). Monsieur et Madame Toulemonde pourront se faire assister par une IA : recherche de promos, rappel des emplois du temps, aides à la décision par des comparaisons de plus en plus sophistiquées ; elle vous rappellera les dates anniversaires de vos petits-enfants que vous oubliez sans cesse.

Les Avatars sémantiques dotés d’IA, interfaces entre l’homme et les immenses bases de connaissances disponibles dans le cloud computing, seront les prothèses de cet utilisateur lambda. L’avatar sémantique – et son IA intégré, dans un terminal portable ou pas – se tient en alerte permanente pour répondre à des questions qui pourraient lui être posées par son propriétaire mais avec la possibilité de prendre des initiatives spécifiques. A partir de cette double capacité que sont les applications de l’IA aux interrogations et aux traitements corrélés des données, le cerveau sera augmenté artificiellement, comme le sont déjà les perceptions sensorielles dans des mondes virtuels.

A vrai dire, les auteurs de SF ont imaginé depuis longtemps cette étrange machine qui ne cesse de dialoguer avec son propriétaire, sorte de mémoire et de compagnon numérique savant, à même de discuter en langage naturel, de décoder nos émotions, capable de faire des suggestions, d’associer des données ou des évènements avec notre vie professionnelle ou personnelle.

Cet avatar sémantique deviendrait un compagnon capable de converser sur tous les sujets qui nous tiennent à cœur, à chaque moment et autant que nous le souhaitons. Un jour chacun d’entre nous aura un avatar sémantique personnel, incarné par un double numérique dans les réseaux et présent dans notre futur portable. Cet avatar aurait de nombreuses fonctions pratiques. Nous rappeler, à la demande, toutes les informations sur lesquelles nous travaillons, jouons ou communiquons. Mettre à jour en continu notre carnet d’adresses et notre planning, nous rappeler nos échéances. Nous connecter avec d’autres internautes selon nos affinités respectives. Nous faire des suggestions sur toutes les questions que nous devons régler, mais aussi nous ouvrir à des concepts, des idées et des faits nouveaux.

Une opportunité pour l’industrie informatique française

Voilà pourquoi les outils et logiciels d’assistance au prédictif et à la valorisation des contenus vont devenir une nécessité. Donc, ce sont des robots logiciels, des applications de l’intelligence artificielle qui vont se taper le boulot. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle fournit déjà des experts logiciels dans de nombreux domaines. Ils sont capables de répondre aux questions les plus fréquemment traitées dans un domaine donné. Les commandes vocales existent aussi, elles permettent de dicter un texte, de manier un PC ou un smartphone, d’appeler automatiquement nos contacts, etc. Les serveurs vocaux des entreprises se multiplient et s’ajoutent à la longue liste des systèmes experts déjà en place. IBM a en fait son nouveau champ d’action privilégié. Encore récemment, la presse évoquait les prouesses de son « docteur Watson » comme assistant aux diagnostics de patients.

D’ores et déjà, les premiers « cerveaux augmentés » sont disponibles et utilisés tous les jours dans des versions encore « primitives » par certaines professions (Nous en avons hélas des démonstrations permanentes avec le « trading » à haute fréquence ou la moitié au moins des transactions boursières sont pilotées par des programmes informatiques). Pour moi si le futur eldorado informatique existe, il n’est pas dans le Cloud comme cela se dit un peu partout. Il est dans l’exploitation du Cloud ! Ce ne sont pas les découvreurs des filons miniers qui ont gagné le plus d’argent, ce sont ceux qui ont trouvé et vendu les outils pour les exploiter. Le défi à venir, le plus intéressant, n’est pas forcément celui du « Cloud Computing » mais celui des logiciels et des applications spécialisées dans l’exploitation des datas par des IA. L’ingénierie correspondante va poursuivre une progression fulgurante qui représente des enjeux économiques considérables. La France peut s’y constituer un leadership majeur. Tout cela prendra du temps et du jus de cervelle, mais les Français ont pour eux deux atouts majeurs : ils disposent des meilleurs mathématiciens au monde et des informaticiens de tout premier plan.

DENIS ETTIGHOFFER

 

Partager Cette Page

 

Laisser un commentaire